Pendant des années, la durabilité est restée en périphérie de l’entreprise. Elle apparaissait dans les rapports annuels, alimentait les discussions autour de la conformité et contribuait à la réputation des marques, sans réellement influencer les décisions stratégiques.
Cette époque touche à sa fin.
L’essor de l’intelligence artificielle, du cloud et des modèles économiques fondés sur la donnée impose désormais une nouvelle réalité aux dirigeants : croissance numérique et durabilité sont devenues indissociables.
Chaque ambition autour de l’IA a désormais une conséquence physique. Plus de puissance de calcul signifie davantage de consommation d’energie, d’ eau et de matériaux critiques, particulièrement des minéraux, c’est-à-dire une pression accrue sur les ressources utilisées –, etc, et une tension supplémentaire sur des filières déjà sous contrainte.
Ce qui relevait hier d’un sujet environnemental devient aujourd’hui un sujet économique.
Et de plus en plus, un sujet de gouvernance au plus haut niveau de l’entreprise.
La consommation électrique mondiale des data centers augmente déjà d’environ 12 % par an, avec des projections encore plus fortes d’ici 2030. D’ici 2028, plus de la moitié de l’électricité consommée par les data centers pourrait être liée aux usages de l’IA.
Les implications vont bien au-delà du reporting ESG.
Il est désormais question de compétitivité, de résilience et des conditions futures de la croissance numérique.
Les organisations qui prennent ce virage dès maintenant construiront un avantage durable. Celles qui attendent s’exposent à une hausse des coûts d’infrastructure, à une pression réglementaire croissante et à des contraintes opérationnelles susceptibles de ralentir l’innovation elle-même.
Comme le souligne Sophie Leconte, Country Manager Belgium and Business Development Benelux & France chez NTT DATA, la durabilité n’est plus seulement une question de conformité. Elle devient un enjeu de pertinence et de compétitivité à long terme.
L’IA crée à la fois des opportunités et de nouvelles contraintes
L’intelligence artificielle est probablement l’un des plus puissants accélérateurs de transformation que les entreprises aient connus depuis plusieurs décennies.
Elle permet de rendre les chaînes d’approvisionnement plus intelligentes, les opérations plus efficaces, les systèmes énergétiques mieux optimisés et les prises de décision plus rapides. Dans tous les secteurs, les dirigeants voient dans l’IA un levier majeur de productivité, de résilience et de croissance.
Mais cette transformation a aussi son revers.
L’IA est extrêmement gourmande en ressources.
Les grands modèles d’IA nécessitent une puissance de calcul massive, des infrastructures à haute densité et un traitement continu des données. Former et faire fonctionner ces systèmes entraîne une forte augmentation de la consommation énergétique, des émissions carbone, de l’utilisation de l’eau et des besoins matériels.
Selon le rapport Sustainable AI for a greener tomorrow de NTT DATA, certains modèles d’IA consomment aujourd’hui plus de 300 000 fois la puissance de calcul de leurs prédécesseurs.
Parallèlement, des limites commencent déjà à apparaître dans plusieurs grandes métropoles où la disponibilité énergétique et les capacités en eau freinent désormais l’expansion des data centers.
Un paradoxe émerge alors, et de nombreuses organisations commencent seulement à en mesurer l’ampleur :
L’IA devient indispensable à la compétitivité, mais sa viabilité à long terme dépendra de sa capacité à devenir durable.
La durabilité ne peut plus être ajoutée après coup
L’une des erreurs stratégiques les plus fréquentes consiste encore à considérer la durabilité comme une simple optimisation à appliquer une fois les systèmes déployés.
En réalité, l’impact environnemental de l’IA et des systèmes numériques se décide principalement dès leur conception.
Les choix d’architecture comptent.
Les choix d’infrastructure comptent.
Les choix de gestion des données comptent.
Une fois les systèmes déployés à grande échelle, les modifier devient beaucoup plus complexe et coûteux.
C’est pourquoi de nombreuses organisations passent aujourd’hui d’une logique centrée uniquement sur la performance à une logique fondée sur l’efficacité.
Cela implique de concevoir des environnements technologiques :
- plus légers
- plus sobres énergétiquement
- moins consommateurs de ressources
- plus faciles à faire évoluer de manière responsable
Cela suppose également d’intégrer la durabilité dès le départ dans les décisions liées aux achats, aux opérations et aux choix stratégiques, plutôt que d’essayer de la corriger a posteriori.
Les entreprises qui tardent à agir rencontrent déjà des difficultés bien connues :
- hausse des coûts énergétiques
- inefficacités d’infrastructure
- reporting fragmenté
- exposition réglementaire croissante
- complexité opérationnelle
- pression réputationnelle
Le problème est aggravé par le fait que la plupart des organisations ne disposent toujours pas de standards communs permettant de mesurer réellement l’impact environnemental de leurs écosystèmes IT et IA.
Sans visibilité claire, les dirigeants ne peuvent pas arbitrer efficacement.
Et sans indicateurs fiables, la durabilité reste souvent théorique.
Les entreprises les plus avancées considèrent désormais la durabilité comme un levier de résilience
La conversation autour de la durabilité évolue également sur un autre point essentiel.
Elle n’est plus uniquement motivée par la responsabilité environnementale.
Elle devient une question de résilience.
Ces dernières années, les tensions géopolitiques, la volatilité énergétique et les perturbations des chaînes d’approvisionnement ont révélé la fragilité de nombreux modèles opérationnels. Les organisations disposant d’infrastructures plus durables et mieux diversifiées se montrent nettement plus résilientes face aux crises.
Cette évolution transforme les priorités des dirigeants.
Comme l’explique Felipe de la Roche, Global Account Manager Energy & Utilities chez NTT DATA, la durabilité devient progressivement un levier de création de valeur plutôt qu’une obligation de reporting.
Des chaînes d’approvisionnement plus robustes.
Une meilleure maîtrise des ressources.
Une visibilité accrue sur les opérations.
Une meilleure anticipation des contraintes futures.
Dans ce contexte, la durabilité cesse d’être perçue comme un centre de coûts pour devenir une véritable capacité stratégique.
Ce que les équipes dirigeantes doivent prioriser dès maintenant
Pour les dirigeants, la question n’est plus de savoir si la durabilité doit être intégrée aux stratégies IA et aux transformations numériques.
La véritable question est désormais : à quelle vitesse les organisations peuvent-elles passer à l’action ?
Les entreprises les plus avancées concentrent généralement leurs efforts sur cinq priorités.
1. Faire de la durabilité un principe de conception
La durabilité ne peut plus être séparée de la stratégie technologique.
Elle doit influencer la manière dont les systèmes sont conçus dès le départ.
Cela implique notamment :
- des architectures plus légères
- des workloads optimisés
- une utilisation responsable des données
- des modèles d’IA plus efficients
- des choix d’infrastructure plus intelligents
Les organisations les plus avancées intègrent désormais la durabilité directement dans les décisions business et technologiques au lieu de la cantonner aux seules équipes ESG.
2. Construire une vision mesurable de l’impact
La capacité à mesurer devient un véritable facteur de différenciation.
Les entreprises ont besoin d’une visibilité claire sur :
- la consommation énergétique
- les émissions carbone
- l’utilisation de l’eau
- l’efficacité des infrastructures
- l’impact matériel des équipements
Les travaux de NTT DATA montrent que la durabilité devient réellement actionnable uniquement lorsque les organisations sont capables de mesurer l’impact sur l’ensemble du cycle de vie de l’IA.
Cela nécessite des indicateurs clairs, des capacités de reporting en temps réel et des KPI réellement exploitables par les dirigeants.
3. Repenser les infrastructures numériques
Les infrastructures de demain ne devront pas seulement être capables de passer à l’échelle.
Elles devront surtout être capables de le faire efficacement.
Les entreprises les plus avancées investissent de plus en plus dans :
- des infrastructures moins énergivores
- des environnements alimentés par des énergies renouvelables
- une répartition plus intelligente des workloads
- des systèmes de refroidissement à moindre impact
- des environnements cloud optimisés
Les nouvelles approches d’infrastructure IA développées par NTT DATA illustre cette évolution en permettant de déplacer les workloads IA vers des environnements énergétiquement optimisés sans sacrifier la performance.
Cette approche deviendra probablement incontournable à mesure que les tensions sur les infrastructures augmenteront.
4. Redéfinir ce que signifie une “meilleure IA”
Pendant des années, l’industrie de l’IA a valorisé avant tout la taille des modèles.
Des modèles toujours plus grands.
Toujours plus de calcul.
Toujours plus de puissance.
Ce modèle atteint aujourd’hui ses limites économiques et environnementales.
La prochaine phase de maturité de l’IA privilégiera l’efficacité plutôt que la course à l’échelle.
Le modèle “tsuzumi” développé par NTT DATA montre qu’une IA plus performante peut aussi être beaucoup plus sobre et responsable. Grâce à une conception beaucoup plus efficiente, nécessitant moins de puissance de calcul et moins d’énergie, la consommation liée à l’entraînement du modèle a été réduite de 250 à 300 fois, tandis que les coûts d’inférence ont diminué de 20 à 70 fois par rapport aux approches traditionnelles.
Le message est clair : performance et durabilité ne sont plus incompatibles.
5. Aligner les métiers, l’IT et les équipes ESG
Une transformation durable ne peut pas fonctionner en silos.
Les organisations qui progressent réellement alignent aujourd’hui :
- les directions générales
- les équipes IT
- les opérations
- les achats
- les équipes durabilité
- les fonctions de gouvernance IA
Il ne s’agit pas uniquement d’une transformation technologique.
Il s’agit d’une transformation du modèle opérationnel.
Et de plus en plus, d’un enjeu de leadership.
Le prochain terrain de différenciation concurrentielle
Les gagnants de l’ère de l’IA ne seront pas forcément les entreprises qui déploieront le plus d’IA.
Ce seront celles qui sauront la déployer de la manière la plus durable.
La durabilité passe progressivement des marges du rapport annuel au cœur même de la stratégie d’entreprise. À terme, elle pourrait devenir tellement intégrée aux décisions de l’organisation que certaines fonctions dédiées finiront par disparaître.
Comme le souligne Felipe de la Roche, le Chief Sustainability Officer d’aujourd’hui pourrait ressembler au Chief Quality Officer des années 1980 : une fonction qui a progressivement disparu lorsque la qualité est devenue la responsabilité de tous et a été intégrée de façon intrinsèque toutes les activités et les services de l’entreprise. La durabilité pourrait suivre la même trajectoire.
Pour les équipes dirigeantes, les implications deviennent difficiles à ignorer.
L’IA durable ne relève plus uniquement de la responsabilité d’entreprise.
Elle devient l’un des fondements de la croissance dans l’économie numérique.
Conclusion
La prochaine décennie ne sera pas définie par la simple adoption de l’IA.
Elle sera définie par la manière dont les organisations réussiront à la déployer de façon responsable et durable.
Les entreprises qui prendront l’avantage seront celles qui comprendront que la durabilité n’est pas une contrainte à l’innovation, mais la condition qui rend l’innovation durablement possible. À mesure que les écosystèmes IA continuent de se développer, la capacité à concilier croissance, efficacité énergétique, résilience des infrastructures et responsabilité mesurable deviendra une compétence de leadership essentielle.
Cette transition exige plus que de nouveaux investissements technologiques. Elle impose un changement de perspective reliant directement la durabilité à la stratégie opérationnelle, à la résilience de l’entreprise et à la création de valeur à long terme.
Les organisations qui agissent dès aujourd’hui en intégrant la durabilité dans leurs stratégies IA, leurs décisions et leurs architectures numériques seront mieux positionnées pour réduire les risques, renforcer la confiance et construire un avantage concurrentiel durable dans un monde où les ressources deviennent de plus en plus contraintes.
L’IA durable ne consiste pas simplement à rendre la technologie plus verte.
Elle redéfinit les conditions mêmes de la croissance future.